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La Pensée historique (2) : Établir la pertinence historique

« Établir la pertinence historique » est le premier concept des connaissances historiques proposées par le Projet de la pensée historique (http://penseehistorique.ca/). La pertinence est une notion complexe : l'une des tâches de l'historien est de distinguer ce qui, dans le passé, est important de ce qui ne l'est pas relativement à son champ d'études. Cela peut paraître hardi, mais il s'agit d'une décision fondamentale que doit prendre tout historien. Le contenu de l'histoire en tant que discipline est quasi infini. Tout événement passé à propos duquel l'on peut trouver des preuves adéquates pourra faire l'objet d'une recherche historique. Il conviendra donc de restreindre notre champ d'études à quelque chose de faisable et pour cela, nous devrons prendre des décisions responsables quant à ce qu'il faut inclure ou exclure de notre histoire. La pertinence constituera l'un des critères de telles décisions.

Au moment de nous pencher sur un fragment du passé, il nous faut nous interroger sur les changements qui l'entourent. Existe-t-il d'autres événements ou personnages historiques susceptibles de présenter des liens avec le personnage ou l'événement qui nous intéresse ? Le changement historique à l'étude implique-t-il ou reflète-t-il d'une manière ou d'une autre de plus grands systèmes ? Quel a été l'impact de ce changement à plus grande échelle? A-t-il duré longtemps ? A-t-il eu des incidences sur de nombreux individus ? L'étude de cas que nous avons choisie pour l'exposition Façonner le Canada: l’exploration de nos paysages culturels a été constituée à partir de ce processus et traite de l'affirmation de sa voix au Canada.

L'activisme des Canadiens et Canadiennes d'origine chinoise, en particulier tout de suite après la Deuxième Guerre mondiale, constitue un excellent exemple d'événement pertinent du point de vue historique. Il conviendra alors de soulever ici la première question d'intérêt : quels rapprochements pouvons-nous ici établir en ce qui a trait à l'histoire d'après-guerre de cette communauté ? L'expérience des Canadiens et Canadiennes d'origine chinoise de cette époque était largement ancrée dans une communauté en partie réprimée, victime de politiques racistes depuis plus de soixante ans. Deux des composantes les plus importantes de cette discrimination, la Loi de l'immigration chinoise de 1923 et la taxe d'entrée, avaient récemment fait irruption dans le débat public. Un tournant majeur a été, pour cette communauté, l'effort déployé par les anciens combattants canadiens d'origine chinoise pour assurer leur droit de vote à la suite de leur service militaire volontaire au courant de la Deuxième Guerre mondiale.

La raison pour laquelle cet événement se démarque des autres est liée à notre deuxième question : l'histoire implique-t-elle ou reflète-t-elle de plus grands systèmes ? À notre avis, ce moment a, pour cette communauté, marqué l'un des revirements communautaires les plus importants dans le traitement des immigrants au Canada. Le fait que les militants canadiens d'origine chinoise aient réussi à obtenir le droit de vote reflète un changement important survenu dans l'environnement politique canadien, ces individus ayant été au préalable privés de leurs droits sur plusieurs plans. À l'échelle nationale, cela s'est révélé être d'une importance majeure. Mais il va sans dire que ce revirement sur le plan de la politique discriminatoire survenu après la Deuxième Guerre mondiale a également eu des répercussions notables en matière de changements de climat politique à l'échelle internationale. Ces changements sont bien sûr liés aux contributions militaires des Canadiens et Canadiennes d'origine chinoise et sont les conséquences de discussions sur la racialisation qui se sont produites avant et pendant le conflit. En bref, cet événement communautaire fournit donc une voie qui permet de prendre de nombreux autres problèmes plus importants en considération.

Notre troisième question, qui porte sur l'impact de l'événement en question à plus grande échelle, est plus complexe qu'il n'y paraît. De toute évidence, les Canadiens et Canadiennes d'origine chinoise ont immédiatement bénéficié et continuent de bénéficier du fait de l'acquisition d'une voix politique. Bon nombre des autres questions mises en évidence dans l'exposition – le recours à la taxe d'entrée et l'activisme de base pour empêcher l'usurpation des quartiers chinois au Canada – illustrent bien le fait que la communauté ait usé de son influence politique pour se faire une place dans l'après-guerre du Canada. En fait, rien de tout cela n'était réellement nouveau : les immigrants chinois avaient effectivement déjà manifesté diverses façons de faire face à l'autorité canadienne depuis leur arrivée. Ils avaient développé plusieurs stratégies efficaces, telles que le recours à des « avocats chinois » et au boycottage pour faire pression, en faveur du changement, sur les systèmes juridiques et économiques du Canada. Dans cette optique, donc, la restauration du droit de vote dépasse le cadre de ce moment particulier de l'histoire de la communauté chinoise au Canada. Les anciens combattants chinois de la Première Guerre mondiale se sont vus attribuer le droit de vote (bien qu'en très petit nombre) dès 1920. De même, en dépit de la fin nominale de toute discrimination politique en 1947, une réelle augmentation de l'immigration de la communauté chinoise et, surtout, des changements dans les caractéristiques démographiques de l'immigration, n'allaient pas véritablement se produire avant 1970.

L'impact à plus grande échelle de cet événement se signalera en partie par les événements qu'il bouleversera. Priver la communauté sino-canadienne de ses droits a constitué le principal signal des mouvements nativistes ayant permis aux immigrants chinois de ne pas se faire assimiler en tant que citoyens. Le fait de restreindre l'immigration ne constitue pas un acte de rejet aussi profond que celui de dire que les individus vivant déjà dans l'État, ou pire, ceux qui y étaient nés, n'avaient pas de place dans le système étatique en question. Rétablir les droits politiques de la communauté chinoise représentait une profonde indication du contraire, signifiant en fait que l'État acceptait leur participation à la gouvernance canadienne.

L'histoire, toute histoire sur laquelle nous nous penchons, est sujette à débat – elle ne se limite jamais qu'à une simple question de faits. Le vote chinois a été restauré en 1947, il s'agit là d'un fait historique. Les faits historiques sont dénués de sens en dehors de leur contexte, et ces contextes doivent être soumis à l'interprétation. Tout débat d'importance historique, y compris le mien, mérite d'être remis en cause par les trois grandes questions soulevées précédemment : quels liens existe-t-il avec d'autres événements ou personnages historiques ? Cela implique-t-il ou reflète-t-il de plus grands systèmes ? Quel est l'impact à plus grande échelle de l'événement à l'étude ? Une décision de « pertinence » se définit par la manière que choisit l'historien pour affirmer que quelque chose vaut la peine d'être rappelé ou remémoré (le plus souvent, d'une manière particulière). Cela comporte toujours le corollaire que quelque chose sera consciemment oublié, qu'il perdra de l'importance.

Laisser dans l'oubli quelque chose qui appartient à la mémoire collective constitue un problème majeur – nous devrions poser beaucoup de questions lorsqu'il nous est demandé d'oublier.

Quelques images de la section « L’affirmation de sa voix » de l’exposition Façonner le Canada, mettant en vedette des portraits photographiques contemporaines de Naomi Harris.