Skip to the Content

Les grandes vagues d’immigration par le Quai 21 : les épouses de guerre et leurs enfants

En mai 2015, le Musée canadien de l’immigration du Quai 21 a ouvert de nouvelles expositions portant sur l’histoire du Quai 21, lieu historique national du Canada, et sur l’histoire de l’immigration au Canada. Ce blog est basé sur la recherche qui informe ces expositions.

La venue des épouses de guerre et de leurs enfants au Canada

En 1941, le Haut commissaire canadien à Londres, Vincent Massey, recommandait aux représentants du ministère des Affaires extérieures d’utiliser les navires de transport de troupes inoccupés revenant au Canada afin de transporter les épouses de guerre et leurs enfants. Massey suggérait que chaque passager adulte paie quinze dollars afin de couvrir ses frais de repas, tandis que le gouvernement canadien noliserait les navires et défraierait le passage de chaque voyageur.

Six mois plus tard, les premiers soldats canadiens libérés pour des raisons médicales revenaient au Canada; certains s’étaient mariés pendant leur cantonnement en Grande-Bretagne, ce qui soulevait ce problème pressant en terre canadienne. La question a été confiée à la Division d’immigration, qui a statué que « certains problèmes » devaient être résolus avant que les épouses de guerre et leurs enfants ne soient autorisés à entrer au Canada. Les problèmes se résumaient à quatre enjeux :

  1. La disponibilité d’hébergement convenable lors de leur arrivée.
  2. Le besoin d’offrir un soutien adéquat si elles arrivaient avant leur mari.
  3. La possibilité de discorde conjugale, qui ferait de ces personnes à charge des fardeaux pour la société.
  4. Les personnes à charge jugées physiquement, mentalement et moralement inaptes. [1]

L’état-major canadien a aussi eu son mot à dire en s’objectant au rapatriement des épouses de guerre et de leurs enfants, parce que « trop de mariages irresponsables ont lieu » au Royaume-Uni. Les autorités militaires ne voulaient pas assouplir leurs règlements qui forçaient les militaires à obtenir l’autorisation de se marier et à être ensuite placés sous examen. Le 6 janvier 1942, le Comité de guerre du Cabinet fédéral a consenti à ce qu’Ottawa « défraie le coût minimum du transport sur mer et sur rail au Canada pour les épouses et les enfants des membres des Forces armées canadiennes cantonnés outremer, au moment où ces troupes reviennent ou sont revenus au Canada ».[2] La même disposition s’appliquait aux veuves et aux enfants des soldats décédés outremer. En août 1944, l’arrêt-en-conseil P.C. 6422 imposait aux forces armées la responsabilité de défrayer le passage vers le Canada pour toutes les « personnes à charge de soldats ». Les termes « personne à charge » et « membre des forces armées » ont aussi été clairement définis afin de limiter le passage aux seules « personnes mariées outremer pendant leur service outremer. »[3]

En décembre 1944, l’Armée canadienne a émis une directive concernant le mariage en terre étrangère : « Le mariage avec une personne d’un pays différent, particulièrement par des jeunes soldats, quand il y a différence de religion, est exposé à des risques évidents d’insatisfaction future. »[4] Les officiers en commandement devaient refuser catégoriquement leur consentement s’ils n’étaient « pas satisfaits dans une mesure raisonnable qu’un mariage heureux existe et en toute circonstance, un délai d’attente de quatre mois sera imposé entre la date du consentement de l’autorisation et la date à laquelle le mariage serait consacré, à moins de circonstances [tel une grossesse] rendant ce délai indésirable ou superflu. » Des mariages ont eu lieu un peu partout dans le monde, comme aux Indes occidentales britanniques, à St. Vincent, en Jamaïque, aux Bermudes, aux Bahamas, en Amérique du Sud, en Guyane britannique, au Chili, en Amérique Centrale, en République dominicaine, à Terre-Neuve, en Australie, en Afrique du Sud, en Russie et en Chine (Malaisie).[5] Voir le Tableau 1 (Mariages et naissances connus des soldats mariés pendant leur service à l’extérieur du Canada au 31 décembre 1946).

Au cours des années qui ont immédiatement suivi la Seconde Guerre mondiale, la plupart des soldats sont revenus au pays avec leurs épouses européennes. Les autorités canadiennes ont identifié 44 886 épouses de guerre britanniques, 1 886 néerlandaises, 649 belges et 100 françaises[6] Les épouses de guerre britanniques représentaient 93 pour cent de cette vague d’immigration vers le Canada. Les autorités fédérales ont aussi identifié 21 950 enfants nés de mariages de soldats canadiens outremer. Environ 97 pour cent de ces enfants sont nés d’épouses de guerre britanniques. En collaboration avec le gouvernement fédéral, le Chemin de fer Canadien Pacifique, le Chemin de fer Canadien National et la Croix-Rouge canadienne ont mis sur pied un programme de débarquement comptant des bureaux dans tout le Canada. Une fois la destination finale de chaque épouse et enfant inscrite, ces renseignements étaient transmis au contrôle des mouvements de l’Unité de transit d’embarquement à Halifax.[7]

Les épouses de guerre sont arrivées au Canada à bord de 60 navires, dont l’Aquitania, le Mauretania, le Queen Elizabeth, le Queen Mary, le Lady Rodney, l’Ile de France et le Pasteur, en provenance du Royaume-Uni, de France, des Pays-Bas, de Belgique, d’Irlande, d’Italie et de Terre-Neuve. Pendant les six années d’opérations du programme, plus de 97 pour cent des épouses de guerre et de leurs enfants sont passés par le Quai 21 de Halifax. Au Quai 21, les épouses de guerre et leurs enfants étaient d’abord évalués comme immigrants, puis rencontraient les agences de service comme l’Ordre impérial des Filles de l’Empire (IODE), la Croix-Rouge canadienne et la Young Women’s Christian Association (YWCA). Ces groupes de bienfaisance ont joué un grand rôle afin de répondre aux questions des épouses de guerre, de s’assurer qu’elles aient en main les bons documents et qu’elles montent à bord des « trains d’épouses de guerre » en direction de leur destination finale.[8]

En janvier 1947, le dernier groupe d’épouses de guerre partait pour le Canada à bord de l’Aquitania. Entre 1941 et 1947, le ministère de la Défense nationale a déplacé 61 334 personnes à charge à un coût moyen de 140,29 $ par passager adulte. Ce coût comprenait le transport au Royaume-Uni, la traversée océanique et les repas, le passage en train, le wagon-lit et les repas jusqu’à destination au Canada, ainsi que l’hébergement et l’hospitalisation en route[9]

Les épouses de guerre et leurs enfants étaient considérés comme « des personnes désirables » et venaient surtout de petits centres régionaux des iles britanniques. Le gouvernement fédéral considérait que les épouses de guerre et leurs enfants, particulièrement ceux et celles d’origine britannique, étaient « largement supérieurs à la moyenne en termes de santé et de mentalité ».[10]

Tableau 1 – Mariages et naissances connus des soldats mariés pendant leur service à l’extérieur du Canada au 31 décembre 1946[11]

Pays d’origine Épouses Enfants
Grande-Bretagne 44 886 21 358
Pays-Bas 1 886 428
Belgique 649 131
Terre-Neuve et Caraïbes 190 0
France 100 15
Italie 26 10
Australie 24 2
Danemark 7 1
Allemagne 6 2
Malaisie 2 0
Norvège 1 0
Afrique du Nord 1 0
Afrique du Sud 1 0
Grèce 1 0
Algérie 1 0
Russie 1 0
Inde 1 0
Hongrie 0 3
TOTAL: 47 783 21 950

Tableau 2 – Corps d’armée des maris canadiens[12]

Corps d’armée canadien Épouses Enfants
Armée canadienne 80% 85,5%
Aviation royale canadienne (RCAF) 18% 13,1%
Marine royale canadienne (RCN) 2% 1,4%
TOTAL: 100% 100%

Cliquez chaque image pour voir la photo en grand format.


  1. Bibliothèque et Archives Canada (ci-après BAC), Fonds du ministère de la Défense nationale (ci-après DND), RG 24, dossier HQS 8536-1 « Return to Families of Canadian Officers and Service Personnel to Canada (ci-après « Return to Families ») », rapport « History of S.A.A.C. Office and Directorate of Repatriation, 1942-1947 », bobine de microfilm C-5220, sans date, 26.
  2. BAC, Fonds DND, RG 24, dossier HQS 8536-1 « Return to Families », rapport « History of S.A.A.C. Office and Directorate of Repatriation, 1942-1947 », 27.
  3. BAC, Fonds DND, RG 24, dossier HQS 8536-1, « Return to Families », note de service du Colonel George H. Ellis, directeur du rapatriement, au Major-Général B.W. Browne, Commissaire national adjoint, Croix-Rouge canadienne, bobine de microfilm C-5220, 29 janvier 1947.
  4. Michiel Horn, « Canadian Soldiers and Dutch Women after the Second World War », dans Herman Ganzevoort, et Mark Boekelman, éd., Dutch Immigration to North America, 187-196 (Toronto: Multicultural Historical Society of Ontario, 1983), 193.
  5. BAC, Fonds DND, RG 24, dossier HQS 8536-1 « Return to Families », rapport « History of S.A.A.C. Office and Directorate of Repatriation, 1942-1947 », 32.
  6. Joyce Hibbert, The War Brides (Toronto: Peter Martin Associates, 1978), 156; Horn, 192. Voir le Tableau 1 en page 8.
  7. Ben Wicks, Promise You’ll Take Care of My Daughter: The Remarkable War Brides of World War II (Toronto: Stoddart Publishing, 1992), 91.
  8. Épouses de guerre canadiennes, « Immigration to Canada by War Brides and Their Children 1942-1948 », consulté le 6 février 2014, http://www.canadianwarbrides.com/immigrationstats.asp. Tableau publié à l’origine dans Melynda Jarratt, « The War Brides of New Brunswick » (mémoire de maîtrise, University of New Brunswick, 1995), 12; Alexa Thompson et Debi van de Wiel, Pier 21: An Illustrated History of Canada’s Gateway (Halifax: Nimbus Publishing, 2002), 83. Entre 1941 et 1947, 187 449 immigrants sont entrés au Canada. De ce nombre, 64 446 ou 34,3 pour cent étaient des épouses de guerre et leurs personnes à charge.
  9. Épouses de guerre canadiennes, « Transportation Statistics », consulté le 6 février 2014, http://www.canadianwarbrides.com/immigrationstats.asp. À titre de détachement d’assistance bénévole, un certain nombre d’officiers de la Croix-Rouge canadienne représentant chacune des provinces aidait les épouses de guerre et leurs enfants pendant leur périple entre l’Europe et le Canada. Dix de ces officiers étaient originaires de Halifax : Jeane Doane, Pat Keen, Mme Postyn, May Feetham, Helen Black, Pippa Stevens, Mary Sellers, Mme Moorehouse, Mme O’Neil, et Mme Goodeve. Dix pour cent des quelque 48 000 épouses de guerre sont retournées dans leur pays d’origine moins d’un an après leur arrivée au Canada. Pour plus de contexte, voir Peggy O’Hara, From Romance to Reality: Stories of Canadian WWII War Brides (Cobalt: Highway Book Shop, 1985), 290.
  10. BAC, Fonds DND, RG 24, dossier HQS 8536-1 « Return to Families », rapport « History of S.A.A.C. Office and Directorate of Repatriation, 1942-1947 », 32. Le terme servait à représenter une dépression nerveuse chez une personne; des cas aigus et ponctuels de stress, d’anxiété et de dissociation.
  11. BAC, Fonds DND RG 24, dossier HQS 8536-1, « Return to Families », rapport « History of S.A.A.C. Office and Directorate of Repatriation, 1942-1947 », 32. Le Tableau 1 ne comprend pas les naissances non reconnues en temps de guerre.
  12. BAC, Fonds DND, RG 24, dossier HQS 8536-1 « Return to Families », rapport “History of S.A.A.C. Office and Directorate of Repatriation, 1942-1947 », 34.