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Les enfants du Quai : Expériences adolescentes d'arrivée et de traitement

Il arrive souvent, en relatant l'histoire du Quai 21, que les expériences d'immigration des enfants passent sous silence. Les jeunes arrivants sont souvent mentionnés quand on parle du processus d'immigration et du rôle du Canada pour le traitement des immigrants. De même, les efforts des organismes de services bénévoles, comme la Croix-Rouge et sa garderie, ont été cruciaux pour veiller sur les jeunes enfants alors que leurs parents utilisaient les installations du Quai 21 pour se reposer, prendre leur douche, acheter de la nourriture ou des billets de train afin de se rendre vers leur destination finale au Canada. Qu'ils soient arrivés comme immigrants ou comme réfugiés par l'entremise d'un programme de réunification familiale, de commandite privée ou d'aide gouvernementale, leurs expériences se ressemblent par endroits, mais étaient également uniques sur d'autres points du processus d'arrivée. Voici quelques-unes des impressions de l'arrivée et du processus d'immigration selon quatre adolescents qui ont passé par le Quai 21 : Margaret Beal (Grande-Bretagne), Jackie Solski (Pologne), Angelina Crosdale (Italie), et Bassam Nahas (Liban).[1] Elles illustrent les peurs, les espoirs, les frustrations et les bonheurs de continuer leurs vies au Canada.

« …rien de ce que nous avions vu jusqu'à ce moment-là n'y ressemblait »
Margaret Beal, 14 ans, Grande-Bretagne

En août 1940, l'enfant britannique évacuée Margaret Beal est montée à bord d'un train vers Greenock avant d'embarquer sur le RMS Antonia qui entamait son voyage transatlantique vers Halifax. Elle était parmi les 1 532 enfants emmenés au Canada dans le cadre du Children’s Overseas Reception Board (CORB). Beal se souvient que le navire voyageait dans un convoi pour assurer sa protection. Étant parmi les enfants les plus âgés, elle et quelques autres ont été mis en charge d'un groupe de quinze enfants, servant d'« assistants ». Elle se souvient d'avoir fait des exercices de largage de bateaux de sauvetage, d'avoir porté des masques à gaz, et d'avoir eu à dormir toute vêtue pendant plusieurs jours. Le 19 août, le navire arrive enfin à Halifax.

Image de Margaret Beal, portant son gilet d’école secondaire

Image de Margaret Beal, enfant du CORB, portant son gilet d’école secondaire, Winnipeg, en 1940.

Crédit :
Photographie de Margaret Smolensky,
en 1940.
Collection du Musée canadien de l’immigration du Quai 21 [R2014.458.39]

Étant donné le temps de guerre et le caractère particulier de cette évacuation d'enfants vers le Canada, les médias locaux avaient un intérêt tout particulier pour l'arrivée des enfants évacués britanniques. Beal se souvient qu'une caméra de nouvelles est montée à bord du RMS Antonia et a filmé les enfants évacués. Par la suite, le groupe est rapidement débarqué du navire et monté dans le train, et Beal affirme que « rien de ce que nous avions vu jusqu'à ce moment-là n'y ressemblait. Au Royaume-Uni, à cette époque, on s'assoyait habituellement dans une "cabine" pour six personnes, avec trois sièges faisant face aux trois autres... En revanche ces wagons-là étaient bien semblables à ceux qu'on connaît aujourd'hui, et les sièges avaient été transformés en lits. » Beal a trouvé le voyage en train plutôt lent, car il s'arrêtait à tant de stations au Canada. À chaque arrêt, elle et les autres jeunes voyageurs rencontraient de nouvelles personnes qui étaient au courant de leur arrivée et qui voulaient leur poser des questions sur la guerre et la vie en Grande-Bretagne. C'est à Winnipeg que Beal a finalement débarqué du train pour commencer une nouvelle vie.

« Les larmes coulaient sur nos joues à la vue de tous ces gens embarquant dans leurs trains et... nous étions là pendant trois mois. »
Jackie Solski, 11 ans, Pologne

En mars 1950, Jackie Solski est arrivée au Quai 21 avec ses parents, sa sœur et son frère à bord de l'USS General W.C. Langfitt. En débarquant du train, la famille réfugiée juive polonaise a reçu des étiquettes pour aider les fonctionnaires et bénévoles à les guider vers le bon train pour entamer la dernière partie de leur voyage. Solski se souvient que sa famille était sans le sou à son arrivée au Canada. Solski et le reste de la famille ont passé en entrevue civile et ont eu des examens médicaux. C'est à ce moment qu'ils sont découvert la fièvre de son frère, qui les empêchait de quitter les installations d'immigration. Ils ont été détenus et placés dans les quartiers de détention du Quai 21 pendant trois mois, jusqu'à ce que le frère de Solski soit remis de ce que les fonctionnaires canadiens ont plus tard appelé une angine streptococcique. Solski se souvient que « ... tous les matins ils ouvraient la porte et nous laissaient sortir, et tous les soirs, je crois vers huit ou neuf heures le soir, ils verrouillaient les portes. Notre chambre faisait face à la voie ferrée, et ma sœur, ma mère et moi, nous regardions par la fenêtre, sans blague, et nous étions comme ça. Les larmes coulaient sur nos joues à la vue de tous ces gens embarquant dans leurs trains et partant, alors que... nous étions encore là. Nous étions là pendant trois mois. »

Plus tard, Solski a appris que le diagnostic d'angine qui a alité son frère était en fait une invention aux motifs politiques. La famille avait surtout été détenue parce qu'elle était soupçonnée d'entretenir des liens avec le mouvement communiste canadien. Elle est donc restée jusqu'à ce que ses allégeances politiques puissent être confirmées. Les parents de Solski étaient sociaux-démocrates, et n'avaient jamais même participé au mouvement communiste en Pologne. L'immigration de la famille au Canada avait été commanditée par l'oncle et la tante de Solski. Son oncle avait déjà été membre du Parti communiste canadien, bien qu'il n'ait jamais assisté à des réunions ou participé à des activités organisées. Avec l'aide de David Lewis, un avocat du droit du travail bien connu et secrétaire national du Parti social démocratique du Canada, la famille a finalement pu quitter le Quai 21 pour se rendre à Toronto.

« Je ne veux pas habiter à ce nouvel endroit; je déteste ce pain. »
Angelina Crosdale, 8 ans, Italie

En 1959, alors qu'elle avait huit ans, Angelina Crosdale a quitté son Italie natale pour le Canada. À Naples, elle est montée à bord d'un navire avec son père et sa sœur, qui avait deux ans. La traversée de l'Atlantique a fatigué la famille, et le père de Crosdale a souffert du mal de mer, restant alité, de sorte qu'elle a été obligée d'aller chercher des repas pour elle et sa sœur dans la salle à manger. Crosdale se souvient qu'un steward a apporté un grand nombre de sandwiches et de fruits pour la famille. Pour la majorité du voyage d'une semaine, elle est donc restée dans la cabine de la famille et a mangé des oranges. À leur arrivée à Halifax, Crosdale se souvient qu'il y avait beaucoup d'autres voyageurs dans les installations d'immigration, de sorte que cette petite fille d'un petit village italien a eu l'impression que des milliers de personnes arrivaient au Canada en même temps. Pendant que son père remplissait les formulaires d'immigration, Crosdale et sa sœur étaient assises avec leurs valises pendant ce qui lui semblait être une éternité. Son père les a ensuite emmenées vers un petit kiosque pour acheter de la nourriture. Parce qu'il ne parlait pas encore anglais, le père de Crosdale a acheté une miche de pain tranché blanc. Crosdale, qui avait faim, a pris une bouchée et a découvert que ce pain « était sucré, mou et qu'il collait au palais. C'était terrible! » Habituée à une autre sorte de pain, Crosdale se souvient clairement qu'elle a pleuré et dit à son père : « Je ne veux pas habiter à ce nouvel endroit; je déteste ce pain. »

Avant que la famille ne puisse continuer son voyage vers Montréal, elle devait d'abord passer aux douanes du Quai 21 à Halifax. Le père de Crosdale y a déclaré des vêtements et de la literie : deux grands sacs de laine de mouton afin de créer des matelas ou tisser des couvertures. Après la déclaration du père, un fonctionnaire lui a demandé en italien par l'entremise d'un interprète, s'il avait de la viande dans ses valises. Les douaniers savaient que bon nombre de familles italiennes tentaient d'entrer au Canada avec diverses viandes, dont du prosciutto, du salami et des saucisses. Ils ont donc fouillé les biens de la famille, découvrant un petit sac de farine, qu'un voisin avait donné à la famille pour en faire cadeau à un proche habitant à Montréal. Le père de Crosdale croyait qu'il s'agissait de semoule de maïs, sans savoir que le voisin y avait dissimulé un gros morceau de saucisse de porc. Parce qu'ils ont découvert un produit de contrebande, les douaniers ont été forcés d'inspecter chacune des valises. Les deux coffres contenaient des noix de Grenoble que la grand-mère de Crosdale avait logées dans tous les interstices possibles...

Je le vois comme si c'était hier : les agents retiraient des objets des malles à la recherche de viande de contrebande, et les noix de Grenoble déboulaient de la malle sur le plancher poli. Ma sœur et moi avons tenté aussi rapidement que possible de les recueillir ou de les poursuivre avant que quelqu'un dans la foule du Quai 21 marche dessus. Je sais que nous ne les avons pas toutes récupérées. Lorsque les agents avaient fini (ils n'ont rien trouvé d'autre), mon père était trop fatigué et dégoûté pour s'inquiéter des noix. À ce jour, je me demande encore combien de personnes ont profité des noix de Grenoble de ma grand-mère.

Puis, avec son père et sa sœur, Angelina Crosdale est finalement montée à bord du train vers Montréal où son oncle, sa tante et ses cousins attendaient leur arrivée.

« Ils ont dit "oh, mieux vaut te préparer. Emporte de la laine avec toi. Tu vas mourir de froid". »
Bassam Nahas, 15 ans, Liban

Le 23 mars 1967, Bassam Nahas, qui avait alors quinze ans, est monté à bord d'un navire à Beyrouth en direction de Naples, en Italie, avec un arrêt à Port Said, en Égypte. Quatre jours plus tard, il est arrivé à Naples, où il est monté à bord d'un navire bien plus gros, le SS Cristoforo Columbo. Malheureusement, il n'a pas pu partir vers le Canada en raison d'une grève des ouvriers. Éventuellement, le navire et ses passagers ont finalement pu quitter la ville portuaire italienne. Neuf jours de voyage transatlantique plus tard, Nahas est arrivé à Halifax. C'était le 7 avril 1967. À son arrivée au Quai 21, Nahas se souvient avoir vu son grand frère pour la première fois depuis plusieurs années...

J'étais tellement excité de pouvoir rencontrer le reste de ma famille, je ne les avais pas vus depuis un certain temps. Mon frère aîné—je pouvais le voir et je suis tout simplement passé sous la corde pour aller lui donner un câlin et ils ont dit non, reste derrière, tu dois passer par la douane—et ainsi de suite. Alors c'était, euh... C'était un moment excitant, et nous avions tant de bagages avec nous parce que tout le monde nous a fait peur avant de partir. Ils ont dit « oh, mieux vaut te préparer. Emporte de la laine avec toi. Tu vas mourir de froid. Emporte de la, euh, nourriture du Liban, parce qu'ils ne mangent pas comme nous là-bas. Du blé concassé à, euh, nous avons emporté des contenants, presque des boîtes complètes d'olives, de conserves d'olives et d'huile.

La nourriture que Nahas a apportée au Canada du Liban ne visait pas seulement à le sustenter, mais aussi à servir de cadeau pour ses proches, qui s'étaient installés au pays des années plus tôt : « Je me souviens, euh, nous avions toute une boîte― une boîte de bois― qui contenait possiblement... euh, trente litres d'huile chacune. Nous en avions six, de ces contenants d'huile d'olive, et quatre contenants d'olives... C'était tout fait maison, vous savez, pour des gens locaux. » Nahas remarque qu'à son arrivée à Halifax, les douaniers ne lui ont pas demandé s'il avait quelque chose à déclarer. Souvent, les fonctionnaires d'immigration et les douaniers du Canada posaient des questions pour confirmer l'identité, les antécédents, les emplois antérieurs, le statut familial au Canada d'une personne, et quels articles cette personne emportait avec elle au pays. Nahas, pour sa part, se souvient qu'on ne lui a rien demandé : « Non, ils ne posaient pas de questions, vous savez, ils― nous n'avions rien à déclarer, même. Vous savez, ils ne posaient pas de questions pour savoir si nous apportions de l'argent, des bijoux, de la nourriture... rien. Nous étions dans le noir, dans le fond. Et s'ils avaient posé la question, nous n'aurions probablement pas compris. » Nahas a par la suite exprimé sa gratitude envers la patience dont le personnel du Quai 21 et les habitants d'Halifax ont fait preuve à son égard, puisqu'il a dû s'habituer à l'anglais, à la météo locale, et à son milieu.

Carte d’identité de l’immigration canadienne émise à Bassam Nahas

Carte d’identité de l’immigration canadienne émise à Bassam Nahas, qui arrivait à bord du SS Cristoforo Colombo en avril 1967

Crédit : Bassam Nahas, 7 avril 1967. Collection du Musée canadien de l’immigration du Quai 21 [DI2017.50.2]

Ces quatre expériences d'arrivée et de traitement au Quai 21 tirées des collections d'histoires orales et écrites du Musée illustrent les nombreuses impressions qui restent pour des immigrants adolescents à leur arrivée à Halifax. Dans la plupart des cas, que le voyage ou le processus d'immigration ait été facile ou non, les jeunes réfugiés et immigrants sont encore reconnaissants à ce jour d'avoir eu l'occasion de continuer leurs vies au Canada.

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  1. Histoire d'immigration de Margaret Smolensky (enfant évacuée britannique). Collection du Musée canadien de l'immigration du Quai 21 (ci-après MCIQ21) [S2012.377.1]; Histoire orale de Jackie Eisen, 16 juillet 2003. Collection du MCIQ21 [03.07.16JE]; Histoire d'immigration d'Angelina Crosdale (immigrant italien). Collection du MCIQ21 [S2012.737.1]; Histoire orale de Bassam Nahas, 1er février 2012. Collection du MCIQ21 [12.02.01BN].